L'Alibi du Dr Falconet 2014

Dessin A4 d'un projet d'intervention sur la collection du Musée des Beaux-Arts d'Angers.

Sardine piquée d'une fourchette et inséré dans la bouche entre ouverte du buste du Docteur Camille Falconet, créer en 1760 par Etienne Maurice Falconet.

Tout commence par un coup de coeur suite à la découverte du buste du docteur Camille Falconet (1670-1762), dans la collection permanente du musée d’Angers.
Ce buste serait officiellement la 4ème et dernière version (ici en marbre) du portrait de notre docteur. Il fut réalisé par son homonyme Etienne Maurice Falconet en 1760, deux ans avant la mort du médecin. Chacun, dans leurs époques respectives furent reconnu et membres d’académies officielles (chacun dans leurs domaines respectifs), l’un médecin du roi et l’autre sculpteur. En découvrant ce buste, on remarquera une particularité, la bouche du docteur est légèrement entre ouverte.
Pour l’époque il s’agirait d’une forme de subversion ou de vulgarisation, pas très bien perçu par les commentateurs du grand art et très prisé par les caricaturistes de la révolution. Pour autant cette particularité ne semble pas toucher ce buste qui est suivant les mots de Diderot «beau, très beau». Il semblerait que cela ne soit pas un accident, et qu’il s’agisse d’une forme de singularité de l’auteur. Cette hypothèse se fonde sur le fait qu’Etienne Maurice Falconet était attentif aux expressions de la bouche dans la sculpture. Cela reste flagrant avec «l’amour menaçant» de 1757 où un Cupidon formule par sa main le symbole du silence. Cette hypothèse vient aussi se confirmer avec le «Milon de Crotone» de 1754 (modèle plâtre 1744) ou encore dans les vives critiques que formule Falconet par écrit sur la figure centrale (Jupiter) du groupe de Laocoon.
À ce sujet Lessing nous intéresse, il dit : «Une bouche béante est en peinture, une tâche, en sculpture un creux, qui produisent l’effet le plus choquant du monde». Et à ce propos Etienne Maurice Falconet ajoutait «on ne doit pas ignorer que l’art des grands peintres qui ont fait des bouches ouvertes, a su les garantir de tous les reproches». Détail de « L’amour menaçant » 1757 Détail du « Milon de Crotone » 1754 Malgré ces pistes, pourquoi le sculpteur aurait-il représenté notre docteur la bouche entre ouverte ? De plus nous savons que notre sculpteur n’était pas vraiment passionné par la question du portrait, dès lors, pourquoi ce buste, existe-t-il et en plusieurs versions différentes ? Y aurait-il une relation entre ces deux hommes qui nous échappe ? Des textes prétendent qu’un lien familial éloigné unirait les deux hommes. Mais ma recherche laisse à penser qu’une relation amicale étroite semble plus crédible, et que le premier buste (qui est aussi dans les premières productions du sculpteur) soit un hommage au docteur. Notre sculpteur venant d’un milieu modeste, le docteur plus âgé et déjà reconnu, aurait pu lui être d’un grand soutien moral. Si cette hypothèse est plausible, pourquoi entre la première version (Plâtre, musée des beaux arts de Lyon, salon de 1747) et la troisième version réalisées 13 ans après, notre docteur est-il représenté sans sa perruque ? Leur relation se serait-elle étiolée, et le sculpteur aurait-il voulu attaquer le rang social du docteur ? Ou à contrario, s’agirait-il de l’humaniser ? Ou encore cela répondrait-il à un style de l’époque qui bascule du baroque au néoclassique ? D’après le polémiste et critique d’art Elie Fréron (1718-1778), Diderot aurait été le seul à donner du crédit au sculpteur alors que l’opinion publique ne savait recevoir ce buste aux allures de masque mortuaire.
Lors de l’exposition Le goût de Diderot il y a quelques mois à Montpellier, ou apparaissait ledit buste, on ne saisit pas bien la relation que pouvait entretenir Camille Falconet et Diderot. Toutes traces de leurs relations sont floutées et perdues, à l’image du buste de Diderot sculpté par Falconet, oeuvre détruite peu de temps après son achèvement par le sculpteur lui-même. De la même façon, l’une des deux réplique de plâtre n’est mentionnée dans aucun registre. Il aurait été donné à la famille du docteur mais reste actuellement porté disparu. (Il existe en tout et pour tout : 2 plâtres avec perruque, 1 terre cuite avec perruque, et 1 marbre sans perruque.) 

André Guiboux ©